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Marseille-Toulouse

Dans un train corail qui a l'affront
De ne pas être sur une branche
De l'étoile au départ de Paris,

Les oubliés du rail serpentent :
WC infects, sans repas chaud,
A la vitesse de l'escargot.

30 août

J'aime la mine déconfite des gens sur le quai
Un vendredi trente août encore bronzés, dans leurs habits d'été,
Ils ne sont pas là tout à fait.

J'aime le regard inquisiteur des femmes apprêtées,
Qui d'un seul regard sec vous scannent de la tête aux pieds.
La sentence restera à jamais inconnue.

J'aime enfin les yeux voleurs et pleins de convoitise
De certains hommes allumés
Qui profitent de l'attente pour mater.

Canicule

Ambiance tropicale, vent, chaleur, ciel plombé,
Mais pas de rhum, pas de joie.
Horaire d'été, correspondance sur un quai désolé :
Des immeubles expriment la chaleur par les fenêtres ouvertes,
Des cris d'enfants cernent la gare de Bécon.

Entre deux talus

La tranchée ferroviaire
tranche dans l'histoire de la ville ;
tag / vieilles réclames / fougères / coquelicots.
Nostalgie puissante, poésie de la friche,
un instant la ville galopante s'arrête.

Grève

Je reste sur la grève, pas de train, quelques instants perplexe.
Puis, charme de Paris, je prends un chemin de traverse,
coupe au hasard les Batignolles.
Petites rues, vieilles échoppes,
salons de massage thaï ou plus louches,
à droite, à gauche, un passage étroit et provincial.
Me voila à Villiers,
retour en (sou)terrain connu.

Cour des miracles

Est-ce le froid qui donne l'air torve,
Qui tord les gueules façon méchant
Engoncé dans son manteau noir?
Où mon cerveau embrumé par la trop courte nuit?
Le train me fait peur ce matin.

Feu

Il est 20h, grande Arche,
Les cadres en costard se matent l’œil allumé
(ou bien est-ce mon œil?)
J'écoute Caetano, tanguant,
Le RER avance vers mon vendredi soir.

Darkness

Le train se noie sous la pluie dense d'octobre,
Le ciel est entre chien et loup,
Les lumières de la ville pointent petit à petit.
Les gouttes sur mon imper et mes pieds détrempés
Racontent à regret l'entrée tonitruante
Dans l'automne, et la fin de l'été.

Saisie

Très grand et mince, la silhouette élégante,
Il monte l'escalier du train à deux étages,
Pour s'asseoir en face de moi.
Ses cheveux clairs et sa posture
Pourraient bien me tromper,
Et sa bouteille de vin
Volontiers m'enivrer ;
Mais le blouson de cuir, les bottes
Et le jean trop branché
Sont hélas sans appel !
C'est à peine un sosie.

Escapade

Mois de mars estival,
Le train chemine doucement.
Les forêts frémissantes des premières sèves,
Les vallons verdoyants au calme sidérant
Sont à peine coupés de poches habitées:
Joueurs de boule, courts de tennis, gares champêtres et pavillons.
De Versailles à Massy, le RER n'a rien d'express,
Et la Région s'oublie bien loin du Grand Paris.

Spécial régime

Un monde pour les minces, les vifs, les futés.
Monter, descendre, se faufiler,
il faut ruser et louvoyer
pour atteindre la sortie à temps
sans trop bousculer pour ne pas
ajouter à la fatigue et la promiscuité
une dose d'agressivité:
les boules pour la journée.

Montée de sève

Douceur du printemps,
rhume de saison,
le corps encore engourdi se détend.
L'esprit affaibli débroie son noir et s'éclaircit:
n'a-t-on besoin que de soleil et de chaleur
pour se tenir droit et vainqueur?

Back office

7h, le jour se lève,
Paris a un autre visage.
Chiffonniers, seuls ou en bande,
Mendiants préparant leur godet,
Têtes brunes harassées devisant au café.
Quant au bobo pressé, bientôt au dernier chic,
Il n'est pas encore réveillé.

Cette chaleur

L'enfer est parfois doux.
Compressés, debout, ballottés par le train
Qui n'avance que par à-coups;
Excédés, déprimés, résignés,
Ils se souviennent cependant parfois qu'ils ont un corps
Fait pour aimer plus que lutter,
Se réchauffer plus que pousser,
S'abandonner au lieu de rester droit
Planté comme un piquet dans le wagon hostile.
Une douce chaleur envahit des couples improbables,
Unis par les lois du hasard et du chassé-croisé:
"Laissez descendre avant de monter".

Metro botox

Jour après jour les traits se tirent
La gravité fait son œuvre,
Le temps passe sur les yeux et les joues.
Entassés debout dans les carlingues trop vite vieillies,
La routine effroyable joue.
"Direction Porte Dauphine, prochain train dans une minute."
Et le soir direction Nation, bientôt l'on ne saura plus où descendre.

Hockey sur glace

Dans la banlieue blanche, sous la neige,
Le RER file rempli de voyageurs molletonnés.
Avec toutes ces couches superposées,
Chacun prend plus de place,
Et l'heure de pointe se transforme
En sardinade polaire.

I'll be your mirror

Face à face
Du mauve sur les yeux fermés de la blanche,
Du mauve sur les yeux fermés de la noire,
Leur visage défroissé du matin pose calmement
Telles deux statues de noir vêtues
Bien sages sur leur banc.

74

Des tifs longs et courts,
Raides ou frisés,
Et parfois dégarnis;
Tous debout dans le bus
Attendent patiemment
D'arriver place Clichy.

Le charme discret de la bourgeoisie

Elle est chic,
la tête baissée dans son kleenex fait ressortir son chignon noir au-dessus de son foulard blanc.
Trench camel, sac Longchamps, bleu comme son pantalon:
Le tout au dernier cri.
Mais coincée derrière elle je ne peux voir le titre de son épais roman.

Batik

Elle est belle en bleu batik
et se maquille longuement.
Force poudre assortie à son teint chocolat,
un rouge à lèvre or,
du crayon noir à l'Egyptienne :
la voiture tremble ses yeux s'étirent !
Le sourcil dessiné, du mascara bien sûr,
bleu comme sa tunique.
Elle promène partout
sa trousse à maquillage
pour occuper le temps
passé dessous la terre.